Par Pascal Gemme, pour l’équipe de la valorisation de la langue française au collège Lionel-Groulx

À l’occasion de la Francofête qui s’est tenue en mars dernier, le comité organisateur de l’événement proposait à la communauté du collège Lionel-Groulx de participer à une activité d’écriture collective par le biais d’une chaîne de courriels qui devait circuler parmi les employés du collège. Ainsi, deux chaînes de courriels ont circulé avec un certain succès pour une première édition.

À quelques jours des vacances pour une partie de la communauté du collège, je vous propose donc un premier embryon de récit, ma foi fort intéressant, issu de l’une de ces chaînes. Il n’est pas impossible que nous reprenions là où nous avions laissé à l’occasion de la prochaine Francofête. La phrase initiale était issue du recueil de nouvelles de Nadine Bismuth, Les gens fidèles ne font pas les nouvelles, paru chez Boréal en 2001.

Jaquette du recueil Les gens fidèles ne font pas les nouvelles, de Nadine Bismuth

Bonne lecture!


Le mystère de monsieur Séguin

 

« Quand j’ai vu M. Séguin étendu raide dans son cercueil, c’est au bon Dieu que j’ai pensé en premier ».[i] Lui qui avait connu le dur labeur toute sa vie, travaillant la terre tous les jours malgré les intempéries et les écueils, avait maintenant l’air paisible et serein. [ii] Une sérénité qui, à vrai dire, en étonnera plus d’un, étant donné le lourd secret qu’il emporte avec lui dans son cercueil doré.[iii]

La vie de cet homme simple avait toujours eu l’air tellement banale, comme tant d’autres, alors qu’en réalité, il avait exercé sur ses proches une emprise hors du commun, souvent terrifiante.[iv]  Armand Séguin, qui avait prédit l’heure de sa propre mort et qui, le moment venu, s’était lui-même couché dans son cercueil, n’en était pas à sa première prophétie.[v] On l’avait entendu, au fil des ans, annoncer toutes les naissances, il avait sauvé du gel on ne savait combien de tonnes de légumes, sa grange sur pilotis avait beaucoup fait sourire au début, mais elle avait échappé aux Grandes Crues.[vi]

Dépassant les frontières du village, les dons de M. Séguin avaient même attiré des opportunistes venus de Montréal dont ce parieur de Blue Bonnets et ce courtier désespéré.[vii]  Sans compter cet imbécile de missionnaire venu demander un conseil si compromettant que Monsieur Séguin allait mettre en déroute tout un contingent de jeunes prêtres sentant l’appel du Grand Nord et celui de l’évangélisation des Inuits.[viii]

Armand Séguin s’était toujours montré heureux de répondre aux requêtes, même les plus saugrenues, mais il avait néanmoins consacré une large part de ses jours à un curieux projet, aussi audacieux qu’incompréhensible : la construction d’un gigantesque trois-mâts, au beau milieu des champs.[ix] À ceux qui lui réclamaient des explications, il répondait que, ne réussissant plus à rêver la nuit depuis des années, il avait bien le droit de s’y employer pendant le jour, lorsqu’il disposait d’un peu de temps libre. [x]

Personne toutefois ne se laissait abuser par cette justification, surtout pas son épouse qui ne cachait pas son agacement pour ce qu’elle qualifiait de « follerie », compte tenu que son mari n’avait jamais manifesté le moindre désir de quitter son lopin de terre.[xi]

La question se pose, qu’anticipait Armand Séguin ce coup-ci? Un déluge auquel même les pilotis ne pourraient suffire ? [xii]

[i] Phrase initiale du recueil Les gens fidèles ne font pas la nouvelle, de Nadine Bismuth, Montréal, Éditions du Boréal, 2001, 240 pages

[ii] Ajout de Josianne Haspeck

[iii] Ajout de Viviane Ellis

[iv] Ajout de Mylène Desautels

[v] Ajout de Guillaume Simard

[vi] Ajout de Vincent Duhaime

[vii] Ajout de Philippe Couture

[viii] Ajout d’Éric Montpetit

[ix] Ajout de François Théorêt

[x] Ajout de Lise Morin

[xi] Ajout de Renée-Claude Lorimier

[xii] Ajout d’Anne Bouchard